« J’ai menti, j’ai vécu dans le mensonge » …

Phrase si lourde, issue de la grande tradition américaine de mise à plat publique de faits privés. Aveu indécent pour certains, tentative de manipulation ou de récupération pour d’autres, confession justifiée ou non-événement pour d’autres encore…
Nous, Européens, ne pouvons réellement imaginer ce qu’il en a coûté à l’auteur de cette phrase pour venir, comme un enfant honteux, déposer sur la place publique une charogne dont les médias sont si friands, partout dans le monde.
J’ai longtemps vécu en Afrique Noire.

Là bas, j’ai eu l’occasion de rencontrer des anthropologues américains en mission au Congo. Ils m’ont raconté la richesse culturelle qu’ils ont trouvée parmi les différentes tribus qui composent ce pays.

La sagesse africaine n’est pas une légende. Il faut simplement descendre d’une marche pour la rencontrer. Et nos fiertés occidentales ne nous aident pas à aller dans ce sens.
Dans ces contrées, j’ai appris à respecter ces hommes capables de travailler avec leurs possibilités, sans relâche, de 10 à 12 heures par jour pour une croûte de pain. Nourrir leur famille est leur quête quotidienne et essentielle.

J’ai vite appris qu’un bantou vole par nécessité et non pour s’enrichir. Surpris en fragrant délit, la main encore dans le sac, il n’avouera jamais la faute. Le délit deviendrait réel avec la confession, ce serait déshonorant et la honte qui s’en suivrait serait insupportable pour la famille.

J’ai lu dans leurs yeux « punis moi, mais ne me fais pas avouer »…
Le sorcier est l’ancêtre de notre psychiatre. Un soir, j’en ai vu un à l’œuvre déplumer une poule encore vivante pour démasquer un voleur qui sévissait dans l’hôtel où je logeais. Mon sorcier avait réuni tout le personnel autour d’un feu et prévenu que sans aveux, le coupable tomberait mort quand la dernière plume serait arrachée. La tension autour du feu était extrême. Elle augmentait à chaque caquètement paniqué de l’animal à qui on arrachait une plume. Au bout d’une demi-heure, un homme s’est levé et s’est enfui. On tenait le coupable mais il n’allait pas avouer. Quand on l’a ramené, j’ai croisé son regard.

Ses yeux affolés que j’associais à la peur de la punition ne m’ont jamais quitté. J’étais dans l’erreur. Ce qui le terrifiait, c’était la honte que sa révélation publique lui promettait.
Je l’ai définitivement compris un lundi de ce mois de mars en revoyant à la télévision l’apparition de Tiger Woods, venu annoncer son retour à la compétition mais aussi avouer au monde entier qu’il avait vécu dans le mensonge.

J’ai vu dans ses yeux la même peur, liée à la même honte.
Quoi que nous pensions de ce côté de l’Atlantique de ce type de confession médiatisée, il faut connaître les racines culturelles du Tigre pour estimer à sa juste valeur le courage qu’il lui a fallu pour dire à ses millions de fans cette toute petite phrase : « j’ai menti ».
Et même si pour nous, c’est difficile à imaginer, il lui faudra être fort pour en sortir indemne.

L’opprobre quasi généralisée qui s’est abattu sur le coupable appelle un constat pour le moins interpellant. Au fond, nous les hommes, ne sommes-nous pas restés païens ? Nous continuons à créer des Dieux en statuettes pour pouvoir les briser à la moindre déception. Et le fait que celle-ci trouve sa source dans la vie privée d’un individu, pour des faits qui ne nous concernent pas, ne semble pas avoir suffi pour calmer les foules déchaînées dans le pays de l’oncle Sam.

C’est vrai, les dommages collatéraux de son comportement révélé sont importants. Il a manqué à sa famille. Suprême honte, il a embarrassé sa mère, dépouillé son œuvre caritative la « Tiger Woods Learning Center » des montants incalculables des donations. Il a sans doute aussi porté préjudice à la PGA la privant d’un important levier pour ses négociations avec le monde des affaires et par extension privé ses confrères des retombées financières.

Tiger Woods n’était pas un Dieu mais seulement un homme qui jouait au golf à qui un simple accident de voiture a suffi pour changer de statut. Du symbole universel du sportif et homme à imiter, il est devenu celui à qui plus personne n’oserait s’identifier.
Un colosse aux pieds d’argile… la mythologie n’a pas attendu les frasques du meilleur joueur de golf de la planète pour tenter de nous rappeler qu’aucune position, aucune force, aucun statut ne sont censés être définitivement acquis ou figés.

J’ai dit païen, mais de quelle religion parle-t-on ?
La presse s’est déchaînée, des quotidiens de réputation mondiale, mais aussi distants du sport que « Le Monde » ou le « Corriere della Sera » lui ont consacré deux colonnes à la une et une page entière en troisième. L’un a même rapporté ceci : « Tiger n’est pas malade. C’est un porc ».

J’ai conservé toutes ces découpes de presse pour preuve que les Dieux ne vivent pas sur terre et qu’ici-bas, on ne juge que des hommes.

De toutes les insanités qui ont été dites ou écrites à ce sujet, un seul article mérite à ma connaissance, une mention positive. Il a été écrit pour « TELEMOUSTIQUE » par Gilles Goetghebuer sous le titre « Ces gosses qu’on a broyés ». Encore une fois, le magazine pique où il faut.

Avec son consentement, l’article peut être lu en suivant le lien…

C’est dans les bras de sa maman que Tiger Woods a trouvé refuge après son premier retour face à la presse. S’il est redevenu un homme, ce qui pourrait malgré tout être rassurant, il est toujours l'enfant de sa mère. Celle-ci lui a dit : « Tiger, tu es dans un trou noir et je sais que c’est dur. Mais tu sais t’en sortir. »

Le jeu du golf est le jeu de l’honnêteté, de l’éthique, du respect. C’est le jeu de l’habileté mais aussi de la conscience individuelle. Nous pouvons donc comprendre ce qu’il en a coûté à Tiger Woods d’aller devant les caméras du monde et avouer : « J’ai menti ! ».
Toutefois, et je m’étonne que ceci n’ait pas été souligné plus souvent, surtout en Europe, que nous a-t-il fallu du temps pour reparler, enfin, de sport !

Avec le courage dont il a déjà fait preuve, il est incontestable que le champion a les moyens de revenir au golf pour signer une nouvelle page d'histoire. Mais avant de prendre le départ du Masters 2010, il devra encore payer un péage émotionnel élevé. Et si les résultats suivent, ce qui est souhaitable pour l’ensemble du sport que nous soutenons, il est bien probable que d’aucuns chercheront d’autres charognes sur lesquelles se précipiter. Le monde médiatique se nourrit de l’émotion éphémère. Combien d’images de la pauvre île d’Haïti nous sont encore proposées ? Les centaines de milliers de victimes ou de blessés seraient-elles donc déjà rangées au rayon de l’oubli, sauf pour les organisations humanitaires qui poursuivent leur travail sans publicité ?

Alors, comparé à ce cataclysme humain, que pèse réellement l’aveu de Tiger Woods ?

En 1948, Ben Hogan est entré dans la légende du golf pour un coup de fer 2 qui lui a permis de gagner l’US Open. Pour le bien du golf, espérons que Tiger Woods n’en soit pas sorti pour un mauvais coup de fer 9, rapporté par les médias du monde entier.